Entretien de Jeanne Lacombe avec Sylvie Coroller (directrice de la Fondation Espace Ecureuil)
(Fondation Espace Ecureuil – un film de François Talairach – 2011)

Déjà une semaine que j’ai vu ton expo à Toulouse et que je n’ai pas encore pris le temps de t’écrire… Désolée. Je voudrais te dire combien je l’ai aimée, là, de but en blanc. J’ai découvert un univers qui est le tien, et j’étais fascinée par ce qu’il transportait. Dans ce terme « transporter » j’entends passages, rebonds, ailleurs; comment, par ton travail à partir d’images tu parviens à donner à voir autrement. Tes peintures m’ont particulièrement appelée -par leur travail justement- parce qu’elles m’ont permis de voir au-delà d’images. (Peut-être d’ailleurs est-ce pour cela que j’aime autant la peinture, sa capacité à transcender…) Ton accrochage accentue cette évidence : de l’épars avec du petit, du grand, du direct sur le mur, du volume… Ton utilisation des endroits dits de passage dans la galerie avec la peinture direct sur le mur est en complète résonance avec ce que j’ai vu au-delà de tes images, à savoir une portée politique, à travers les passages réels des migrants. Pas de discours, mais la porte vers des questionnements est ouverte. La contemplation n’est pas que visuelle, enfin si, je dirais que la contemplation, par définition visuelle, permet un déplacement mental qui là est aussi d’ordre social, politique; comment, moi individu occidental je me déplace mentalement à travers ces paysages et comment ces individus représentés vivent l’attente et le rêve de ce déplacement, et là il y a quelque chose qui vient déranger mon confort contemplatif, et c’est ce que j’aime dans ton expo. Je suis très sensible à cette douceur, réelle, contrebalancée par une projection presque douloureuse.

Patricia Cartereau

 

Exposition Fondation Écureuil pour l’art contemporain

Jeanne LACOMBE L’origine d’un monde 2016

La relation de Jeanne Lacombe au paysage est la véritable clef d’une recherche picturale qui génère, du dessin à la gouache, de la photographie à la peinture ou encore plus récemment de la sculpture à la céramique, des séries de motifs récurrents. Ils renvoient dans leur naturalisme, leur abstraction ou leur « décoration » à une certaine évidence de la traversée, de la nature. Ils inventent en multipliant les points de vue les fragments constitutifs d’un immense paysage connu et reconnu de tous.

Il y a une immersion quasi instinctive de l’artiste dans le paysage qu’elle parcourt, qu’elle expérimente, une imprégnation atmosphérique autant que culturelle qui nous entraîne instantanément dans la lumière diaphane de Venise, la troublante étendue du Bosphore ou le voile lumineux du Détroit de Gibraltar. Des espaces de passage, de transition d’un monde à l’autre, d’une culture à l’autre que la peinture, le dessin, la photographie et les mots (les siens et ceux de poètes) viennent documenter. Un groupe de femmes, des camions, un porte container, des oiseaux, des motifs ; autant de notes picturales de voyage qui éclairent la dimension contemplative de cette touche d’humanité et d’attention aux êtres rencontrés durant ces traversées d’ailleurs et de soi.

Chaque expérience artistique et humaine de Jeanne Lacombe est une expérience du déplacement et de la rencontre, une étape à chaque fois essentielle dans la construction de SON paysage. Un questionnement qui ne craint pas d’aller mettre à l’épreuve les savoir-faire et pousser le projet vers d’autres matériaux et techniques.
Entamée en 2013 lors de sa résidence à la Cité des Arts à Paris, la relation avec la céramique devient de plus en plus nécessaire dans le projet global du paysage, ses motifs, sa vision, son extension. Les petites aquarelles, huiles sur papier et les céramiques qui s’organisent alors en dialogues ou petits affrontements exubérants commencent à composer une suite d’instants et de situations inédites. La gouache vive et dynamique provoque les motifs, rythme la jubilation et la spontaneité du dessin. La céramique (ou le plâtre encore) quant à elle, donne à voir, à imaginer les matériaux du paysage, entre végétal et organique, presque incarnés à la sensualité contagieuse.

C’est lors de sa résidence au centre européen de la céramique, le Sundaymorning EKWC aux Pays- Bas fin 2015 que la fusion s’opère. Le temps, la technicité, l’environnement, l’appréhension délogent les certitudes d’un avant-projet vers une totale expérimentation du matériau que Jeanne Lacombe aborde avec esprit et appétit.

Trois mois d’intense activité à l’issue desquels un des ensembles les plus fascinants de l’artiste voit le jour. Car la céramique / la peinture joue ici de tous ses possibles, usant sans crainte et parfois avec délectation des qualités autant que des accidents propres à sa technicité. Le résultat est flamboyant. Des pièces uniques, des moulages en accumulation, des transpositions de dessins, des inventions émaillées, faux contenants, formes végétales, formes hybrides, sculptures… Variations vibrantes et sensuelles sur le thème de la nature et du paysage.

Des pots vert, troncs évidés à bec verseur se tiennent sur un socle en granit moucheté dans un alignement forestier incertain, serrés brillamment les uns contre les autres à veiller, à pousser ? La falaise de grès porte en elle comme l’essence de la terre, un pan de géologie arraché, une force compacte, brute qui laisse entrevoir le face à face physique entre l’artiste et la matière. Les pièces uniques modelées, évocations végétales tant dans les formes que dans les couleurs (plantes, arbres) glissent vers l’organique dans des volumes plus incertains où l’on sent l’empreinte de la main qui façonne, des formes sur lesquelles l’émail blanc, rose ou bleu dans sa laitance opaque libère la sensualité et la volupté.

Peu importe de trouver une ressemblance avec le réel dans tel motif ou telle forme. L’ensemble des pièces en céramique de Jeanne Lacombe, dans ses expériences et ses «figurations» multiples donne à lire dans sa globalité, la ou les possibilités d’un  paysage dont chaque fragment ou groupe d’éléments nourrit à sa manière le tout. Il faut encore intégrer dans cette éventualité proposée par l’artiste, l’esprit du peintre, l’effet narratif, l’annotation décorative, le mode sériel, la transgression du modèle, l’évidence du risque de cette recherche.

Dans ce foisonnement des sculptures et des objets, les rythmes, les tensions y sont structurés, scénographiés pour mieux en capter les complémentarités, les interférences et affirmer un propos intense non seulement du paysage mais aussi de la peinture qui invite en final Mondrian et l’origine du monde en clins d’oeil citatifs.

Brigit Meunier Bosch

texte écrit à l’occasion de l’exposition Espace Croix Baragnon, Paysage 3

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24 juin – 3 septembre 2011

Sans nuage Le bleu n’est pas une couleur

Le temps est comme suspendu, la durée d’un été à la Fondation.

Suspendu entre le ciel et la mer.

L’été, nous levons le nez vers le ciel et sommes heureux de dire : « le ciel est bleu, aujourd’hui », comme une promesse de bonheur pour le jour à venir ; la mer, sans couleur, heureuse de cette promesse, reflète alors ce bleu. Et ainsi se crée la ligne d’horizon.

Promenade dans le bleu illusoire, dans le paysage pas seulement méditerranéen, sur la ligne d’horizon, lieu du partage. Autant de métaphores présentent dans l’œuvre de Jeanne Lacombe.

Des voyages, des carnets de dessins, des photographies, la trace du souvenir qui, épurée, devient l’essence du voyage : aller se chercher soi à l’autre bout du monde, à l’autre bout de la mer, à l’autre bout du bleu. Aller se chercher soi, n’est ce pas le but de tout voyage ?

Des photographies comme prises de notes, retravaillées, épurées, évidées de ce que pourrait être l’anecdote du voyage. Puis viennent les petits formats peints, mosaïque sur le mur, instantanés. C’est le début du sillon qui se creuse. Jeanne Lacombe travaille et retravaille ses images photographiques. Elles deviennent de grandes toiles bleues et silencieuses, comme une écoute extrême d’un silence intérieur.

Comme une ligne d’horizon, le travail de Jeanne Lacombe parle de passage. D’ailleurs, ses sujets de prédilection, ici, sont ces lieux mêmes : Bosphore, estuaire, enclave … En face, il y a l’autre, l’ailleurs, l’étrange étranger dont on rêve parfois ; juste pour aller voir, ou juste pour la vie …Car, peut-être que le bleu en face est toujours un peu plus bleu.

Mais le travail ne s’arrête pas là pour l’artiste. Le donner à voir est une étape fondamental dans sa démarche. Le peintre se meut alors en plasticien, prend en compte le volume de l’espace d’exposition, la déambulation du visiteur et crée toute une installation qui invite le spectateur à voir l’œuvre dans sa globalité. Les œuvres : peintures, photographies, vidéos, volumes se répondent, jouent avec les mots et avec l’espace aussi, car la peinture s’est répandue, au sens propre, sur les murs mêmes d’accrochage.

Ainsi, le spectateur est convié lui aussi à un voyage au cœur du lieu d’exposition. Un voyage qui le fait aller de la plus stricte reproduction du réel à sa transformation plastique, de l’anecdote à la profondeur de sens, du réel à la fiction, celle qui révèle à qui sait se laisser prendre, la vérité des choses.

 

Sylvie Corroler,

Commissaire d’exposition

Directrice de la Fondation espace écureuil