Entretien de Jeanne Lacombe avec Sylvie Coroller (directrice de la Fondation Espace Ecureuil)
(Fondation Espace Ecureuil – un film de François Talairach – 2011)

Déjà une semaine que j’ai vu ton expo à Toulouse et que je n’ai pas encore pris le temps de t’écrire… Désolée. Je voudrais te dire combien je l’ai aimée, là, de but en blanc. J’ai découvert un univers qui est le tien, et j’étais fascinée par ce qu’il transportait. Dans ce terme « transporter » j’entends passages, rebonds, ailleurs; comment, par ton travail à partir d’images tu parviens à donner à voir autrement. Tes peintures m’ont particulièrement appelée -par leur travail justement- parce qu’elles m’ont permis de voir au-delà d’images. (Peut-être d’ailleurs est-ce pour cela que j’aime autant la peinture, sa capacité à transcender…) Ton accrochage accentue cette évidence : de l’épars avec du petit, du grand, du direct sur le mur, du volume… Ton utilisation des endroits dits de passage dans la galerie avec la peinture direct sur le mur est en complète résonance avec ce que j’ai vu au-delà de tes images, à savoir une portée politique, à travers les passages réels des migrants. Pas de discours, mais la porte vers des questionnements est ouverte. La contemplation n’est pas que visuelle, enfin si, je dirais que la contemplation, par définition visuelle, permet un déplacement mental qui là est aussi d’ordre social, politique; comment, moi individu occidental je me déplace mentalement à travers ces paysages et comment ces individus représentés vivent l’attente et le rêve de ce déplacement, et là il y a quelque chose qui vient déranger mon confort contemplatif, et c’est ce que j’aime dans ton expo. Je suis très sensible à cette douceur, réelle, contrebalancée par une projection presque douloureuse.

Patricia Cartereau

24 juin – 3 septembre 2011

Sans nuage Le bleu n’est pas une couleur

Le temps est comme suspendu, la durée d’un été à la Fondation.

Suspendu entre le ciel et la mer.

L’été, nous levons le nez vers le ciel et sommes heureux de dire : « le ciel est bleu, aujourd’hui », comme une promesse de bonheur pour le jour à venir ; la mer, sans couleur, heureuse de cette promesse, reflète alors ce bleu. Et ainsi se crée la ligne d’horizon.

Promenade dans le bleu illusoire, dans le paysage pas seulement méditerranéen, sur la ligne d’horizon, lieu du partage. Autant de métaphores présentent dans l’œuvre de Jeanne Lacombe.

Des voyages, des carnets de dessins, des photographies, la trace du souvenir qui, épurée, devient l’essence du voyage : aller se chercher soi à l’autre bout du monde, à l’autre bout de la mer, à l’autre bout du bleu. Aller se chercher soi, n’est ce pas le but de tout voyage ?

Des photographies comme prises de notes, retravaillées, épurées, évidées de ce que pourrait être l’anecdote du voyage. Puis viennent les petits formats peints, mosaïque sur le mur, instantanés. C’est le début du sillon qui se creuse. Jeanne Lacombe travaille et retravaille ses images photographiques. Elles deviennent de grandes toiles bleues et silencieuses, comme une écoute extrême d’un silence intérieur.

Comme une ligne d’horizon, le travail de Jeanne Lacombe parle de passage. D’ailleurs, ses sujets de prédilection, ici, sont ces lieux mêmes : Bosphore, estuaire, enclave … En face, il y a l’autre, l’ailleurs, l’étrange étranger dont on rêve parfois ; juste pour aller voir, ou juste pour la vie …Car, peut-être que le bleu en face est toujours un peu plus bleu.

Mais le travail ne s’arrête pas là pour l’artiste. Le donner à voir est une étape fondamental dans sa démarche. Le peintre se meut alors en plasticien, prend en compte le volume de l’espace d’exposition, la déambulation du visiteur et crée toute une installation qui invite le spectateur à voir l’œuvre dans sa globalité. Les œuvres : peintures, photographies, vidéos, volumes se répondent, jouent avec les mots et avec l’espace aussi, car la peinture s’est répandue, au sens propre, sur les murs mêmes d’accrochage.

Ainsi, le spectateur est convié lui aussi à un voyage au cœur du lieu d’exposition. Un voyage qui le fait aller de la plus stricte reproduction du réel à sa transformation plastique, de l’anecdote à la profondeur de sens, du réel à la fiction, celle qui révèle à qui sait se laisser prendre, la vérité des choses.

 

Sylvie Corroler,

Commissaire d’exposition

Directrice de la Fondation espace écureuil